Tous experts ! Comment les citoyens reprennent le contrôle.

Chaque citoyen est un expert. Expert de son territoire, de ses expériences individuelles ou collectives, de son quotidien, etc. Pour en parler, on emploie généralement les expressions de « savoirs citoyens », « savoirs d’usage » ou encore « savoirs ordinaires ». Quel que soit le terme, l’idée est que chaque citoyen cumule des savoirs dans sa vie quotidienne, qui ne dépendent pas forcément d’études ou de diplômes, simplement du fait de sa vie ordinaire. C’est en ce sens que chaque habitant connaît mieux que personne les réalités du quartier dans lequel il vit, ou comme l’imageait John Dewey dès les années 20, « C’est la personne qui porte la chaussure qui sait le mieux si elle fait mal et où elle fait mal ».

Suivant cette logique, grand nombre des acteurs politiques nous font parfois croire qu’ils l’avaient compris. On a vu alors émerger une nouvelle tendance, un nouveau vocabulaire et de nouvelles pratiques sous la bannière « démocratie participative ». Des instances, des espaces et des outils ayant pour vocation de favoriser la participation des habitants, en tant qu’experts de leur ville, alors que de nombreux chercheurs, journalistes, citoyens ont démontré les dérives de ces méthodes, et surtout l’hypocrisie qui se cache en fond. On entend souvent les habitants dénoncer un écart entre la réalité et les objectifs annoncés dans les instances de démocratie participative, associant facilement ceux-ci à des simulacres. Comme de belles idées et de dignes valeurs que les pouvoirs publics ne maîtrisent pas toujours ou en détournent les principes. La concertation est, en ce sens, un exemple souvent mis en avant. Les habitants sont peu ou mal informés des conditions, ont le sentiment que leur parole est simplement entendue mais trop peu prise en compte comme le prévoient les principes de la concertation, ou pire, les décisions sont déjà prises à l’avance.

Par ailleurs, la société donne une place toujours aussi importante aux experts. Ces personnes sont reconnues socialement et collectivement comme « expertes » par leurs savoirs, leurs publications, leurs diplômes, leurs années d’étude, leurs expériences, mais également, pour certaines, par leur fréquence d’apparition dans les médias. Pourtant, rapprochement avec la classe politique, scandales alimentaires et affaires de données cachées par les multinationales ne cessent d’éclater au grand jour. Fort heureusement, tous ne nous bernent pas. Certains de ces « experts » ont conscience des savoirs détenus par les citoyens. Ils savent également la richesse et les ressources que cela représente. Ils n’hésitent alors pas à faire appel à ces savoirs d’usage, de s’en saisir intelligemment, transformant leur approche et leurs pratiques professionnelles, remettant en question la place de toutes les parties dans l’élaboration d’un projet. Une véritable collaboration s’installe, avec elle une égalité entre expert et société civile qui, de ce fait, rendent les projets plus justes, plus adéquats, plus adaptés à la réalité.

Au cours de notre tour de France, deux exemples de collaboration entre citoyens et figure experte nous ont marqué : la permanence architecturale et la recherche participative.

La permanence architecturale

Avant de partir sur les routes, nous avions été impliqués dans le projet du Tri Postal d’Avignon. L’objectif : réhabiliter 3000 m² de bâtiment appartenant à la SNCF en friche socio-culturelle. C’est à cette occasion, en 2015, que nous avons découvert la permanence architecturale.

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Le Tri Postal d’Avignon

Deux architectes, Hélène Boucher et Agathe Chiron ont passé une année sur les lieux. Elles imaginaient les futurs usages de celui-ci, en étroite collaboration avec les associations avignonnaises impliquées dans le projet et les habitants concernés. Collectifs, individus et architectes s’interrogeaient mutuellement et conjointement sur les envies et les besoins, comme moteurs du projet futur.

Au quotidien, les architectes rencontraient, discutaient, échangeaient avec différents interlocuteurs de la ville (associations, habitants,…). Elles affinaient ainsi leurs idées concernant les projets possibles dans ce lieu. Une fois par mois, « l’Assemblée des Rêveurs » réunissait toutes les personnes physiques et morales intéressées qui avaient envie de participer, d’écouter ou de proposer. Ce temps ouvert à tous était l’occasion de faire un point sur le mois écoulé, donnait la parole aux architectes pour qu’elles exposent leurs avancées et permettait d’enrichir le projet de nouvelles idées.

Dans cette même démarche, nous avons rencontré à Rennes, Sophie Ricard. Architecte passionnée et passionnante, elle s’est établie à L’Hôtel Pasteur de Rennes. Et quand on dit établie, c’est qu’elle y passe toutes ses journées, voire même ses soirées, depuis 3 ans maintenant.

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L’Hôtel Pasteur de Rennes

Ancienne faculté dentaire en plein centre-ville, le bâtiment allait être vendu par la mairie pour un euro symbolique à un groupe hôtelier. Patrick Bouchain, architecte à l’initiative des permanences architecturales en France, a alors proposé au maire de lui confier le bâtiment pour la même somme, afin de mener une expérience. Sophie Ricard a ouvert les lieux en 2015 et a invité tous les rennais, les collectifs et associations de la ville à proposer diverses actions culturelles et moments partagés. Elle en a fait, avec l’ensemble des personnes intéressées, un lieu d’expérimentation ouvert à tous, tout le temps. Un lieu de test, de rencontres, d’imagination, d’expression, de créativité pour définir les futurs aménagements du celui-ci selon les envies et les besoins réels des habitants et collectifs.

Aujourd’hui, le bâtiment est en restauration à partir des plans des futurs usages du lieu que la permanence architecturale a inspiré collectivement. Ce sont ces 3 années où le lieu a pris vie, qui ont permis à l’architecte de définir les futurs usages de celui-ci et donc de dessiner des plans en adéquation avec les envies et besoins émis.

Les expériences de permanences architecturales ont donc surtout été déployées par Patrick Bouchain et Loïc Julienne en France depuis plusieurs années. Eux-mêmes pionniers du réaménagement de lieux industriels en friche en lieux culturels, ils remettent en question les cadres de l’architecture classique. Ils font sortir l’architecte de son bureau et lui permettent de travailler en coopération avec les usagers. Comme toute expérience, la permanence architecturale se vit plus que ce qu’elle se définit sur papier. Vous l’aurez compris, on peut dire qu’il s’agit d’une expérimentation collective visant l’orientation du projet futur du bâtit. L’expérimentation étant le mot phare et l’essence de cette démarche, elle sous-tend son caractère éphémère et empirique. L’objectif de cette démarche est donc de définir une commande architecturale au plus proche des envies et besoins des usagers concernés. Dit comme ça, cette approche semble tellement logique, importante et prendre tout son sens. Pourtant, pour ce faire, cela demande qu’aucun projet ne soit pensé à l’avance. Il se construit au fur et à mesure des rencontres, des propositions faites par les usagers et des moments créés.

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Autre exemple de permanence architecturale que nous avons rencontré : La Grande Halle à Caen.

La recherche participative

Du 22 au 26 août dernier avait lieu « l’Université d’été solidaire et rebelle des mouvements sociaux et citoyens », à Grenoble. Lors d’un atelier, nous avons découvert la recherche participative, une autre approche qui relie les experts aux citoyens. C’est l’association Sciences Citoyennes, référente en la matière, qui était présente.

Cyril Fiorini, doctorant et membre des Sciences Citoyennes, définit la recherche participative comme une démarche scientifique co-construite entre différents acteurs (chercheurs scientifiques, étudiants, citoyens, associations, ONG…) dont la question de départ découle d’une demande sociale. Cette méthode ouvre alors un espace de dialogue et d’action entre citoyens et chercheurs. Ensemble, ils définissent le projet de recherche afin de travailler sur un sujet correspondant à un besoin social et qui relève d’un réel intérêt scientifique. La rencontre de ces différents acteurs a lieu notamment dans les Boutiques des Sciences, nées dans les années 70, aux Pays-Bas. Il en existe deux en France, à Lyon depuis 2013 et à Lille depuis 2015. D’autres ont fermé sur le territoire français depuis mais Sciences Citoyennes œuvre à faire connaître ce modèle au plus grand nombre dans le but de voir s’ouvrir de nouvelles Boutiques.

Sciences Citoyennes s’attache à faire reconnaître la démarche participative, ainsi que l’expertise citoyenne et associative. Elle explique que si la science a permis de grandes avancées et a été le moteur d’émancipation de nos sociétés, aujourd’hui il nous faut revoir notre rapport à la science pour qu’elle soit au profit de la nature et des êtres humains. Pour cela, nous devons nous réapproprier les sciences, à l’aide de la recherche participative par exemple.

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Isabelle Goldringer, chercheuse à l’INRA en génétique quantitative et des populations, ainsi que membre de Sciences Citoyennes, apportait son témoignage éclairant sur la démarche participative lors des Universités de Grenoble. Elle expliquait son malaise et sa remise en question lorsqu’au début de sa carrière de scientifique, elle a rencontré des agriculteurs à qui elle ne savait pas toujours répondre aux questions les plus concrètes. Elle a pris conscience qu’elle ne connaissait pas vraiment les réalités du terrain, les problématiques des agriculteurs. Elle a alors entamé un travail en partenariat et en collaboration avec ces derniers, ainsi qu’avec des collègues scientifiques d’autres secteurs (sociologues, statisticiens …). C’est à ce moment-là qu’elle s’est lancée dans la recherche participative. Elle témoigne aujourd’hui de l’apport considérable de cette démarche, pourtant fortement remise en question dans le milieu scientifique. Elle affirme qu’elle y trouve une pratique à la fois plus fructueuse, plus près des besoins du terrain, également plus stimulante et enrichissante pour elle-même.

Depuis 2006, elle travaille sur la sélection participative de blé. En collaboration avec des chercheurs de domaines variés et des paysans, l’objectif est de créer nouvelles populations adaptées au système agricole souhaité selon une méthode et une stratégie adaptée. Cette méthode permet également aux paysans d’apprendre et s’approprier les techniques. Par ce biais, les paysans acquièrent techniques et compétences qui les rendent autonomes pour améliorer et maintenir leur semences au fil du temps. La démarche participative a l’avantage de tenir compte de tous les aspects du collectif de travail et, par exemple, d’adapter et de faire évoluer le protocole et les outils selon les besoins et les attentes, ou encore de faciliter la transmission de connaissances et d’expériences.

Pour en savoir plus : 

L’image de couverture illustre un temps de partage à la Biennale Internationale d’Architecture actuellement à Venise. Au Pavillon français, 10 « Lieux infinis » y sont représentés, parmi lesquels L’Hôtel Pasteur, Le Tri Postal et La Grande Halle. 

L’Hôtel Pasteur de Rennes

Le Tri Postal d’Avignon

La Grande Halle de Caen

Sciences Citoyennes

Université d’été solidaire et rebelle des mouvements sociaux et citoyens

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A Brest, garder la main sur nos espaces communs.

Entre deux danses traditionnelles bretonnes, une crêpe, la grisaille, et deux trois clichés, les brestois nous ont montré une âme militante et concernée par le sort réservé à leurs espaces communs. D’une ferme bio en milieu péri-urbain qui voit ses terres menacées par l’urbanisation toujours croissante, à un café culturel défendant les pavés et la libre organisation de sa ruelle, il n’y a qu’un pas que nous franchirons aujourd’hui : bétonner certains espaces, ou non, n’est pas l’affaire exclusive de trois technocrates enfermés dans un bureau. Cette question nous concerne tous.

Danger : projet inutile en cours…

En périphérie proche de Brest, plus de cinquante hectares de terres agricoles actuellement cultivées, dont une vingtaine par la Ferme bio Traon Bihan, sont compris dans un vaste projet de Brest Métropole visant à construire quelques 1500 logements, une zone d’activité et une zone artisanale. Le projet de Fontaine Margot a su rassembler autour de lui des opposants déterminés à soutenir Philippe et Valérie, les deux paysans de la Ferme Traon Bihan.

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Sur l’ensemble de nos territoires, les zones agricoles laissent de plus en plus place à une urbanisation toujours croissante. Entre les velléités politiques d’agrandissement de la commune et celles des industriels de couler toujours plus de béton, les zones cultivées, bio de surcroît, font parfois figure de résistantes dans nos paysages. Mais dans cette partie Ouest du Finistère, c’était sans compter le collectif de citoyens mobilisé autour du couple d’exploitants. La quinzaine de personnes qui s’investie à leurs côtés depuis un peu plus d’un an remue ciel et terre pour contrer le projet fou, et surtout, essayer de sauver les terres bio.

Urbanisation dans les zones périphériques, et aseptisation du bâti en milieu urbain. L’association « Vivre la rue » se bat depuis maintenant trente ans afin de préserver la rue Saint Malo, dans le quartier populaire de Recouvrance, au cœur de Brest. Dans une ville quasi entièrement reconstruite à la suite de la seconde guerre mondiale, les pavés du bout de la rue Saint Malo sont une exception dans ce décor. Mireille y a posé ses valises en 1990, dans l’une de ses maisons abandonnées, squattées, salies. Deux ans de nettoyage et d’arrangements décoratifs lui ont été nécessaires pour rendre ses lettres de noblesse à cette rue pleine de charme, avec l’aide des habitants du quartier qu’elle a su ramener auprès d’elle dans cette aventure.

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Depuis, les mêmes politiques qu’à Traon Bihan ont essayé à de maintes reprises de tout détruire, tout rénover aux normes donc autant dire aseptiser, tout casser, etc. Mais trente ans après le grand nettoyage et la nouvelle beauté qu’a connu la rue Saint Malo, les pavés sont toujours là, et ses amoureux aussi. Ses amoureux se comptent maintenant par dizaines. Les habitants du quartier résistent désormais ensemble face aux attaques de la mairie et de la métropole pour se réapproprier cet îlot de tranquillité.

 « Il ne faut rien lâcher, toujours être à l’affût ». Depuis dix ans, Mireille n’a pas quitté sa rue plus de 24 heures. Pour défendre ces espaces, des citoyens constitués en collectifs ou en association se mobilisent et passent du temps pour rester à l’affût de la moindre réunion ou décision administrative les concernant.

Action, réaction, création !

Afin d’attirer l’attention de l’opinion publique sur leurs combats, les collectifs redoublent d’inventivité. La mobilisation par des réunions, des tracts et des manifestations constituent une forme de militantisme qui n’a eu de cesse d’être renouvelée au cours du XXIe siècle. Loin de l’image bête et méchante véhiculée par les médias traditionnels à la botte du pouvoir qui font de ces collectifs de simples opposants à tout, énervés par principe et dépourvus de solutions alternatives, ces derniers nous ont montré de quel côté se trouvent l’inventivité, la créativité et le sens du partage. Ils savent dire non et faire des propositions dans le même temps.

A Recouvrance, pour préserver la singularité du quartier, ils l’ont investi par la culture et la rencontre. Une fois nettoyée et aménagée, la petite ruelle est le théâtre depuis trente ans de nombreux concerts et spectacles. La rue Saint Malo accueille parfois jusqu’à 2 000 personnes pour un concert des Ramoneurs de Menhirs ou des Monty Picon.

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Extrêmement soucieux du devenir des artistes dans nos sociétés, le collectif veille à les payer au prix juste, soit le prix qu’ils demandent, au moins. Fait rare dans le monde actuel qui a de plus en plus tendance à les voir inconsciemment comme des saltimbanques vivant d’amour et d’eau fraîche. Le prix libre et conscient pratiqué par l’association « Vivre la rue » permet un partage de ce moment festif entre ceux qui auraient pu se payer le billet et ceux qui ne le pourraient pas. Choisir ce que l’on paye, c’est aussi se responsabiliser quant à la rémunération des artistes : la survie de la personne et de son métier dans notre société dépend de ma participation.

Puis en 2010, l’association franchit une nouvelle étape en décidant d’investir un local abandonné appartenant à la mairie, situé cent mètres plus haut, dans la même rue Saint Malo. D’abord simple point d’accès à une connexion internet, puis lieu d’exposition, puis bar bio, puis point de vente de différents artistes (bijoux, cartes postales, …), le local s’aménage et s’embellit avec le temps.

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Il est aujourd’hui un lieu de rencontre permanent ouvert du mardi au dimanche de 14h à 21h. Wannah, ancienne et future salariée de l’association en contrat aidé, actuellement bénévole, est comme un poisson dans l’eau pour vous accueillir dans ce lieu chaleureux plein de bonnes énergies. Qu’il s’agisse d’assister à une soirée de musique improvisée, ou à une conférence, ou encore à un atelier, toutes les raisons sont bonnes pour s’y arrêter.

Dans la périphérie brestoise, le collectif rassemblé autour de Philippe et Valérie ne sont pas en reste pour imaginer des moyens de se rassembler. Le 22 avril 2018, nous étions quelques 300 personnes à nous rassembler sur l’une des prairies, propriété de Brest Métropole Habitat.

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Jusqu’alors mis à disposition pour la Ferme de Traon Bihan, cette parcelle bio fait partie de celles menacées par le projet de Fontaine Margot. Après un pique-nique partagé où chacun a ramené ses bons produits, nous nous unissions tous main dans la main sur ce qu’il reste de cette prairie. Les premiers tracteurs de chantier y sont passé pour retourner grossièrement l’ensemble du champ et le rendre inexploitable. La chaîne humaine était filmée par drone afin de montrer à la population brestoise et ses élus que les terres bio constituent un bien commun vital que nous ne laisserons pas aux mains des bétonneuses sans résistance.

L’innovation dont nous sommes capables lorsque nous nous réunissons nous offre un champ des possibles infini. Tant en termes d’opposition à un pouvoir fou et déraisonné qu’en termes de vivre et faire ensemble. La société civile se passe volontiers des experts, des élus, des technocrates et des costards cravates pour savoir ce dont elle a besoin, et le mettre en place. Elle sait dire non et faire des propositions pour avancer en toute conscience.

 

Pour en savoir plus :

La ferme de Traon Bihan : http://lafermedetraonbihan.fr/

L’association Vivre la rue :  www.vivrelarue.net

 

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A Nantes, des solidarités nouvelles !

Nantes, 300 000 habitants, combien de SDF ? Cette question a forcément traversé l’esprit de Yannick et Denis, deux nantais que l’on a rencontré et qui, chacun à leur manière, ont voulu combattre une injustice qui les indignait. La dignité que l’on a ôté à ces personnes, ils ont voulu la leur redonner à travers deux actions aussi singulières qu’innovantes.

Des aventures 100% citoyennes

Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des mouvements qui sont nés face à une situation d’injustice jugée plus tolérable par ses instigateurs. Ils ont de commun leur naissance à la suite d’une histoire de relation humaine et d’une prise de conscience individuelle.

Nous sommes en 2008. Le jeune retraité Yannick, ancien cadre, fait la rencontre d’un gars de la rue bien connu du quartier, Serge, dit Le Gaulois. Ce jour-là, Serge est ronchon et n’affiche pas le sourire et l’amabilité qui lui sont habituels avec les passants. Engageant la conversation, Yannick apprend du Gaulois qu’il a enterré trois copains en 10 jours. Il raconte que chaque fois, c’est la même scène insoutenable : Les sans abris sont enterrés tôt le matin, le soleil n’étant parfois pas encore levé, sans un mot ou ni même une chanson, et souvent sans personne.

« Enterrés comme des chiens » disait Le Gaulois avant son décès il y a cinq ans. Pour son enterrement à lui, ils étaient une foule jamais vue pour un sans-abri à entonner « L’Auvergnat » de Georges Brassens et sa chanson fétiche « Rue des trois matelots ». Cette foule, c’était la Chorale « Au Clair de la Rue » qu’il avait fondé cinq ans plus tôt, en 2008 donc, avec Yannick, suite à leur échange. Composée uniquement de personnes en situation de précarité, à la rue ou non, elle a déjà accompagné quelques 300 enterrements de SDF. Ils mouraient « comme des chiens », aujourd’hui un élan de solidarité et de citoyenneté leur offre, à Nantes, un départ digne.

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Toujours à Nantes, Denis profite d’un après-midi ensoleillé de 2006 pour rester un peu en terrasse et prendre son café tranquillement. Il ne savait pas encore que ce café et cet instant allaient changer sa vie et celle de dizaines de personnes. Un homme s’avance vers lui et fait la manche, Denis lui donne un euro. Juste un euro. Puis, il réfléchit quelques instants : si on est plusieurs, voire beaucoup, à lui donner un euro, il n’aurait plus besoin de faire la manche cet homme-là ! Il aurait un chez-lui !

Deux ou trois calculs et une discussion avec son collègue Gwen plus tard, ils tiennent une idée qu’ils ne perdront pas de temps à mettre en place : avec 100 personnes qui font un don régulier de 20 euros par mois pendant cinq ans, ils achètent un studio ou un T1 dans Nantes, qui coute à peu près 100 000 euros, dans lequel reloger une personne à la rue !  Après déduction des impôts, un don de 20 euros revient effectivement à 5 euros par mois, soit un euro par semaine. Ce n’était pas une idée en l’air !

C’est parti ! Si la première année ne voit pas le nombre de donateurs s’envoler, ils finissent tout de même par acheter leur premier appartement et à y reloger une première personne. Parallèlement à ces dons réguliers qui financent l’achat des appartements, Gwen et Denis vont frapper aux portes des entreprises pour trouver de quoi financer l’accompagnement des personnes relogées, comprenant notamment le salaire d’une assistante sociale.

Onze ans plus tard, « Toit à moi » s’est développée à Paris, Angers, et Toulouse, et a permis de reloger, pour le moment, un peu plus de 50 personnes dans les 19 appartements achetés par les 1200 donateurs réguliers.

« Ce n’était rien qu’un bout de pain… »

« Toit à moi » reloge les personnes sans logement, et les accompagne au quotidien pour « recréer des étincelles » dans leurs vies. Pour cela, il faut des appartements achetés par les donateurs, des accompagnants salariés par les mécènes, et une équipe de 35 bénévoles.

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Une sortie cinéma, un après-midi couture, une ballade en ville, un repas, etc. les activités partagées avec les bénévoles participent à la reconstruction des personnes. Margaux, la salariée responsable des bénévoles se charge de faire coïncider les envies et les propositions de chacun : les deux fadas de l’OM iront regarder le match ensemble, pendant que les deux chineurs se rendront ensemble à la brocante le weekend suivant ! Ces activités ont le pouvoir de redonner goût à la vie à certains, comme un doux plaisir, un luxe, une madeleine de Proust, une chance, dans ces liens retrouvés et ces moments de partage. Que l’on ait un peu de temps ou un peu d’argent, on a tous à donner à « Toit à moi » !

Et quand on évoque un moment de partage et de convivialité, on pense au mardi après-midi dans la salle Colligny à Nantes. Jour de répétition hebdomadaire de la chorale « Au clair de la rue ». Selon les semaines, ils sont entre 20 et 30, à répéter leur répertoire traditionnel pour une heure ou deux. Les boiteux, les fous, les alcolo, les pas-tout-seul-dans-sa-tête, les lunaires, et les délirants forment tous ensemble « la seule chorale qui chante faux, mais avec le ton juste », comme ils aiment à le rappeler. Ils viennent trouver dans ce groupe une écoute et un environnement solidaire, non jugeant, et joyeux. Essayez de chanter la chanson « L’herbe tendre » à tue-tête avec vos copains, vous verrez que c’est une vraie bouffée d’air frais !

La chorale n’étant pas faite pour « obtenir des bons points pour le paradis », elle est réservée avant tout pour les personnes en situation de précarité. Les bénévoles ou les personnes voulant s’y impliquer ne peuvent le faire qu’à certaines conditions à voir avec la chorale.

Et loin d’être l’essentiel, mais la cerise sur le gâteau, la singularité de cette chorale les a menés à être invités à chanter aux quatre coins de l’Europe. A Bruxelles au Parlement européen, à Rome devant le Pape, ou accompagnés d’une cantatrice au Palais de Justice de Nantes, ce sont souvent des décalages et des moments de vie savoureux pour ceux qui les vivent. Avant tout, c’est la trentaine d’enterrements de personnes de la rue qu’ils honorent de leur présence chaque année, qui les motivent à répéter tous ensemble les chansons de Brassens, Gainsbourg, Nougaro, et autres airs plus paillards et franchouillards !

Nos sociétés occidentales vivent un étonnant paradoxe dont nous sommes les témoins tous les jours. Nous excluons, divisons, appauvrissons, et marginalisons tous les jours un peu plus. Dans le même temps, nous innovons, inventons, rassemblons et soudons des liens tous les jours un peu plus forts. Bien que de plus en plus de personnes meurent d’isolement, de faim et de froid dans les rues de Nantes et de France chaque année, de véritables ingénieurs de la solidarité se mobilisent pour que cette situation ne soit pas une simple fatalité.

 

Pour en savoir plus :

http://www.toitamoi.net/

https://www.choraleauclairdelarue.com/

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Embarquez pour l’aventure « Ohé du Bateau » !

C’est une histoire comme on les aime, celle d’une aventure collective, d’une résistance citoyenne au nom de la culture et du spectacle vivant.

Vous avez dit « culture » ?

La culture avec un grand C, celle des ââârtistes, des beaux arts, des conservatoires et de la culture « dominante » dans ce que son terme a de plus condescendant. Mais aussi la culture en ce qu’elle nous unit, nous réunit, qui dessine les contours de notre société, de notre histoire, de nos valeurs, de nos codes, et de nos habitudes… Qu’elles aillent de nos loisirs, sportifs ou créatifs, à notre alimentation, en passant par notre musique, nos rires, nos angoisses, nos rythmes de vie, nos habits, notre intimité, et jusqu’à notre tout. Et entre les deux « culture », un mur. Une barrière. Comme s’il y avait deux cultures. De deux pays, ou de deux régions différentes. Pourtant, force est de constater que l’on partage les mêmes. Que l’on ne peut faire autrement car elles ne forment qu’une, et qu’elles s’enrichissent l’une de l’autre, par de-là les grands C et les petits C. D’ailleurs, plus de grands et plus de petits quand une chanson nous fait pleurer ou danser. Plus de grands et plus de petits quand le repas dans nos assiettes nous fait saliver, quand un tableau nous emmène voyager, quand une sculpture nous ennuie, ou qu’une photo nous parle.

C’est l’histoire du collectif « Ohé du Bateau », à Tours. Ils se sont réunis à 1700 citoyens, artistes, entrepreneurs, associatifs, collectivités, petits et grands, pour que le petit C et le grand C trouvent un espace de rencontre, de dialogue et de vie.

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Ils se sont battus pour la réouverture et le rachat d’une salle de spectacle, promise à la fermeture et à la démolition. Ce n’était pas une idée en l’air ! Humblement, nous voulons rendre hommage à cette bande de héros. Toutes considérations tenant à la politique et au climat sociétal actuel mises de côté, il est de ces actions dont une société ne peut ressortir que gagnante, grandie, plus forte, plus riche, plus intelligente et plus ouverte vers l’avenir.

En 2010, l’aventure commence !

Pour comprendre la singularité de cette aventure, il faut remonter à 2010. Cette année-là la cofondatrice de la mythique salle tourangelle du Bateau Ivre prend sa retraite. Le lieu doit fermer. Le gratin de la scène française (notamment rock et alterno) était passé enflammer les planches et faire transpirer le public. Et pour les habitants, il n’est pas question que ce haut lieu de notre culture cesse de nous réunir, de nous faire chanter et de nous ouvrir. De cette volonté, les quelques précurseurs de la future SCIC se montent en collectif afin d’engager les premières réflexions sur une possible reprise de la salle, et surtout afin d’amorcer les premières discussions avec la multitude de parties prenantes gravitant autour : institutions culturelles, mairies, département, région, banques, financeurs, institutions publiques, etc.

La première phase de ce double combat durera alors cinq ans. Les visions de chacun s’entrechoquent parfois, mais le collectif parvient à développer et mettre en page un projet qu’ils sont de plus en plus nombreux à construire ensemble. Issus du monde de la culture, de l’éducation populaire, du commerce, du secteur public, du secteur privé, du secteur primaire, secondaire, tertiaire,  une vision commune de ce qu’ils veulent faire de la salle émerge et parvient à se coucher sur le papier de plus en plus précisément. Parallèlement, les partenaires et interlocuteurs prennent mesure du projet qui se construit et tendent à le considérer plus sérieusement.

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C’est en 2015 que la SCIC lance un appel à souscription d’une nouvelle ampleur, atteignant ainsi plus de 1700 personnes physiques ou morales. En avril 2016,  les souscriptions provenant des citoyens, des différentes associations et entreprises s’élevent à 270 000 €, en plus des 101000 € investies par les collectivités. L’achat du bâtiment a ainsi pu se finaliser à la fin de l’année 2017. Tous les papiers sont signés et les clés changent définitivement de main.

On peut tout imaginer !

L’objectif n’est pas de retrouver le Bateau Ivre comme on l’a quitté il y a 8 ans, la nouvelle équipe souhaite écrire une nouvelle page. Attaché à la diffusion de la culture et des arts vivants, le collectif tient à créer un espace privilégié d’expression de ces domaines. Projections de cinéma, concerts, expos, et un café culturel animeront la salle. Ils imaginent une salle dont les artistes quels qu’ils soient pourraient se saisir, ainsi que les entreprises, les associations, etc, à l’image de la diversité des membres du collectif. Pour le moment, la mobilisation est aux chantiers participatifs pour rafraîchir le lieu et préparer les futures installations.

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L’aventure au cœur de cet espace démontre à la fois que la mobilisation citoyenne peut dépasser les situations de stagnations, voire de désengagements politiques, et proposer de vraies solutions en matière de culture : même à beaucoup, et quand bien même différents, on peut faire de grandes choses ! Si la culture connaît des coupes budgétaires et des difficultés sévères d’années en années, alors le collectif « Ohé du Bateau » a fait le pari de s’en saisir et de relever le défi en lui offrant une place nouvelle et innovante.

« Finies les réunions à 600… »

Mais à 1700, ça fait quand même beaucoup autour d’une table pour se réunir et prendre des décisions… Il faut penser organisation. Accompagné un temps par l’Union Régionale des Scop, le groupe qui n’a cessé de grossir – et grossira encore espérons-le – semble avoir trouvé aujourd’hui une forme d’organisation qui permette à chacun de trouver sa place et d’avancer ensemble dans la même direction. Finies les réunions à 600…

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Répartis en laboratoires (à l’image des cercles déjà évoqués au sein des organisations en holacratie), les sociétaires peuvent s’investir selon leur envie et leurs compétences dans un des labo de travail. Pour la communication, la distillation, les travaux, ou encore l’administration, les membres de chaque labos apprennent à se connaître et commencent à trouver leur voie de travail. Dans un groupe humain si important, il a fallu du temps pour faire connaissance et donc du temps encore pour s’accorder sur les formes de travail collectif, mais aujourd’hui celui-ci semble s’approcher de son rythme de croisière.

Citoyens, entreprises, compagnies de théâtre, artistes, collectivités territoriales,… ce sont eux les sociétaires. C’est ensemble qu’ils font avancer l’histoire du Bateau Ivre. Être sociétaire ne se résume pas à faire un don financier, il s’agit également de s’engager moralement, de prendre part aux étapes et aux décisions. Voilà un enjeu de taille pour le collectif « Ohé du Bateau » : faire collaborer cet ensemble hétérogène, décloisonner ces différents milieux, créer des synergies. Action ! Ici on casse les murs à coups de marteaux lors des chantiers, et l’on casse les barrières entre citoyens et collectivités, entre artistes et entreprises, entre théâtre et arts plastiques !

Pour plus d’infos :
https://www.ohedubateau.com/
https://www.facebook.com/CollectifOheduBateau/

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Aventures collectives vers l’autonomie dans le sud Ardèche.

Ah l’Ardèche… On vous aurait bien dit de fermer les yeux et d’imaginer ses collines, ses champs, ses montagnes, son air pur, son herbe grasse, ses forêts, son air libre, son histoire, … Mais les yeux fermés, on lit moins bien ! Alors gardez les bien ouverts, et laissez-vous embarquer au départ d’Aubenas. Si vous venez de Montélimar, prenez la N102, on vous attend. On est partis. En prenant la direction Sud sur la très agréable D104, nous roulons doucement en admirant sur notre droite le massif des Cévennes et les Monts d’Ardèche. La neige sur les sommets et les immenses forêts de conifères laissent rêveurs, tandis que le charme des petits villages traversés ne nous fait pas perdre la route des yeux. Les vieilles maisons en pierre, les vieux corps de ferme, les oliviers ici et là, la route qui commence à tourner, un champ de lavande, une forêt, le charme de l’Ardèche réside exactement dans son mélange d’Auvergne et de Provence. La rudesse de la première, mêlée à la rêverie de la seconde. L’authenticité de la première, et la flânerie de la seconde.

L’esprit presque embué, nous arrivons déjà à l’embouchure de la vallée de Valgorge, à Uzer, duquel nous pourrons monter vers Largentière, puis Rocles, et Loubaresse. Sortons un peu de notre carcasse et allons discuter…

A chaque territoire ses problématiques et ses envies. Pour cette partie de l’Ardèche, les habitants nous ont très vite fait état des questions liées à la mobilité. Ce territoire peu ou mal desservi en transports en commun conduit chacun à s’adapter et à être autonome. Individuellement ou collectivement, ici on s’organise. Parmi les solutions imaginées et mises en place par les habitants, deux d’entre elles ont attiré notre attention. Deux façons d’être autonomes collectivement. Deux aventures qui témoignent de l’adage : « la nécessité est mère de l’invention ».

Les villageois au fournil

Entre leurs montagnes, les habitants de la vallée de Valgorge voient les commerces de leurs villages fermer un à un. Convaincus de la nécessité d’avoir un commerce de proximité, pour limiter les déplacements, ils prennent les devants et ouvrent récemment une épicerie collective. Avec le soutien de la municipalité de Rocles, c’est courant 2017 que « L’épicerie au fournil » ouvre ses portes pour le plus grand bonheur de ses habitants. En effet, le dernier fond de commerce d’un village central dans la vallée, Rocles, a été vendu puis racheté à plusieurs reprises, jusqu’à ce que le dernier boulanger ne trouve pas repreneur. Un petit groupe d’habitants grandissant à mesure que le projet avançait s’est donc mobilisé afin de maintenir ce lieu de vie sociale d’un territoire peu peuplé, mais vivant.

Après avoir récolté 20 000€ grâce à un financement participatif, ils rachètent le fond de commerce et proposent d’en faire une épicerie tournée vers les produits locaux et bio en majeure partie. Ce lieu permet à la fois aux habitants de s’y approvisionner, ainsi qu’aux producteurs locaux de bénéficier d’un point de vente. On y trouve également une boulangerie. Celle-ci est tenue par deux boulangers qui se relaient. Les fournées uniquement en journée permettent d’avoir du pain frais et autres petites gourmandises qui valent le détour dès 16h.

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Pour faire tourner la boutique, c’est en collectif que cela s’organise. Le noyau d’adhérents de l’association donne de son temps pour gérer l’épicerie. De la relation aux producteurs, à la caisse, en passant par l’entretien, chacun participe. Et pour une meilleure cohésion et une organisation plus efficace, les différents espaces de décision sont répartis en commission. Les représentants de ces commissions se réunissent régulièrement pour faire le point sur les dernières avancées.

Si l’épicerie permet de faire quelques courses, elle offre aussi un espace de programmation culturelle de plus en plus importante. D’abord dans la salle de la Mairie, bientôt dans la salle polyvalente en construction, et dès cet été, une fois le chantier participatif terminé, ce sera sur la terrasse de l’épicerie que les différents événements seront proposés. Au soleil, face à la montagne, on s’y voit déjà !

Autopia, apprendre à se débrouiller !

A Autopia, (comme dans tous les garages solidaires, nous l’expliquions avec le Garage Moderne de Bordeaux) le principe est simple. Après s’être acquitté d’une cotisation de 25 euros par an, l’adhérent peut venir réparer soi-même sa voiture, en étant assisté d’un mécanicien professionnel pour 17 euros de l’heure. Ici, le mécano c’est Sébastien. Ses vingt ans de métier et de passion offrent à n’importe qui la possibilité d’apprendre à faire une vidange, changer ses plaquettes, son embrayage, ou son joint de culasse pour les plus motivés. Et comme Sébastien est généreux dans l’effort, il vous enseignera l’apprentissage, mais surtout l’envie d’apprendre. Pour preuve, après s’être lancés dans l’inconnu en changeant nos filtres à huile et à gazole, on avait nous même envie de changer nos amortisseurs !

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Le garage associatif a une importante toute particulière dans un territoire rural comme l’Ardèche et comme on le disait, où la mobilité pose difficulté. Apprendre à réparer son véhicule lorsque l’on habite un territoire vaste, peu peuplé, en partie montagneux, et où les distances se mesurent plus en minutes qu’en km devient vite une question de logique. Les réseaux de transports (bus et trains), étant peu développés, ne permettent pas à ses habitants de se déplacer autrement qu’en voiture pour aller d’un village à un autre, pour travailler, faire ses courses, accéder aux loisirs, faire garder ses enfants, etc. La recherche même d’un emploi nécessite également une voiture en état de marche.

Dans cette zone rurale, un garage n’est pas qu’un garage. A Uzer, il est un lieu d’apprentissage, ainsi que d’échanges, de rencontres et de bénévolat. Un volet culturel est en réflexion pour proposer des projections, des spectacles, et bien d’autres activités.

Si Sébastien a les mains dans le cambouis avec les adhérents, c’est que derrière le bureau de l’accueil ils sont une dizaine à assumer le reste du boulot. Accueillir les nouveaux adhérents, leur présenter l’association et son fonctionnement, fixer un rendez-vous si besoin, prendre le temps de discuter, gérer la caisse, répondre au téléphone, s’occuper du site internet, etc. Les tâches sont multiples et nombreuses, et ils ne sont pas de trop pour s’en occuper !

Ces aventures collectives sont toujours inspirantes. Elles démontrent la force de l’intelligence collective face à des difficultés communes. Ici les habitants ont vite compris l’importance de s’organiser pour être autonomes. Nous avons rencontré ces deux passionnants collectifs, on aurait pu également citer les actions très connues sur le territoire des « Recycl’arts » ou de « Changement de Cap » qui œuvrent aussi pour l’autonomie sous la forme principale de recycleries.

 Pour en savoir plus et mieux connaître ces actions :

L’épicerie au fournil
Autopia garage solidaire
Les Recyclarts
Changement de cap

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La ZAD de Saint Hilaire, encore une victoire citoyenne !

Il était une fois dans le Gard, 10 années de lutte face à un projet « inutile et imposé » par les pouvoirs publics d’Alès et son agglomération. 10 années d’investigation et de lutte citoyenne pour la défense et la préservation de leur territoire. Nous avons rencontré Rémy et Jo, deux des investigateurs de ce combat local. Voici comment les événements se sont déroulés…

Un beau jour de 2004, l’annonce d’un projet inattendu se fait entendre. Le premier adjoint au Maire de Saint Hilaire de Brethmas souffle à l’oreille de ses camardes son envie de développer un projet à fort impact économique. Il s’agirait, tout simplement, de transformer un quart de la commune en zone résidentielle et touristique. Grandes villas, zone économique, deux golfs (un 9 trous et un 18 trous) et quelques hôtels font rêver ces derniers. Surprise générale ! En effet, ce projet n’était apparu nulle part dans les promesses et projets de campagne de la liste élue. Qu’à cela ne tienne, la municipalité est bien décidée et se voit déjà un club de golf dans une main et un cocktail dans l’autre.

Un détail au passage : Jacques Bueno, en plus de ses fonctions de premier adjoint et d’être joueur de golf, est responsable d’une antenne alésienne d’une société spécialisée dans le BTP et l’installation de réseaux. Tiens, tiens ! Ne serait-ce pas un léger mélange d’intérêt public et privé que l’on apercevrait à l’horizon ?

Le projet prend du temps à s’ébruiter. L’Agglo d’Alès devient porteuse du projet suite à un accord avec la municipalité de Saint Hilaire à l’époque, et commence à parler de racheter les terres agricoles de la zone délimitée pour le projet et ne cache pas les possibilités d’expropriation des plus réticents. L’association « Saint Hilaire Durable » voit alors le jour en 2008. Ce n’est pas une idée en l’air car elle mène alors un vrai travail d’investigation. Ce groupe d’habitants suit de très près les avancées du projet et assiste à toutes les réunions publiques pour s’informer au mieux et affirmer leur désaccord.

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En mai 2012, en pleine enquête d’utilité publique, l’association organise une manifestation. Un convoi en tracteurs se rend à Alès, pendant que le plus grand nombre se mobilise en semant des courges à travers champ. Moment festif pour se faire connaître et aborder les sujets qui fâchent. Comme un symbole de leur contestation, cette année-là la récolte des courges fut très bonne !

Un an plus tard, à la fin de l’enquête d’utilité publique, les consultants appelés à examiner le projet sont unanimes. Tous les experts prononcent un avis défavorable au projet. Rien ne semble tenir la route : la biodiversité est en danger, notamment les prairies humides où poussent orchidées et arbres à papillons ; la consommation en eau que demande un tel projet est disproportionnée (un golf de 18 trous représente l’équivalent d’une ville de 15 000 habitants en consommation en eau, rappelons également que la région est connue pour sa sécheresse et ses restrictions d’eau l’été) ; enfin le volet financier manque de limpidité.

On croit à la victoire, à la fin de ce projet démesuré. Pas du tout ! L’Agglo d’Alès n’en démord pas. Elle revoit sa copie la coloriant de vert, retire le 9 trous et quelques zones résidentielles, et rend l’ensemble « éco » (écotourisme, écohameau, écorésidences…).

Malgré sa ténacité et son attitude suffisante, en 2014, l’Agglo tremble un peu quand la municipalité de Saint Hilaire de Brethmas bascule. La liste élue s’affiche défavorable au projet. Pourtant, l’Agglo vote le second projet en février 2015, notamment grâce à des maires un peu frileux de se mettre l’Agglo à dos.

« Saint Hilaire Durable » redouble d’efforts et diffuse ses premières gazettes pour continuer d’informer les habitants des communes concernées. De son côté, l’Agglo promeut son projet en distribuant dans toutes les boîtes aux lettres des prospectus de 4 pages en papier glacé.

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L’association occupe le terrain, ne relâche jamais l’attention, continue d’enquêter et de s’informer. Les premiers adhérents se démotivent un peu, mais le noyau dur du groupe persiste.

L’année suivante, en 2016, l’Agglo valide l’idée d’organiser un référendum. Certaine que personne ne s’opposera au projet, d’autant plus que quelques terres agricoles ont déjà été achetées pour 20 000€ l’hectare, soit trois à quatre fois le prix d’une terre agricole.

Le 15 octobre 2016, le verdict tombe. A la surprise générale, les scores sont sans équivoque : 60 % des participants ont répondu NON à la question « Etes-vous favorable à l’implantation sur notre commune du complexe immobilier et golfique d’Alès Agglo ? ». Le projet ne verra pas le jour. Face à une participation de 50 % environ des habitants, les porteurs du projet remballent leur sourire et le champagne.

Cependant, une dernière question reste à ce jour en suspens : qui va rembourser les sommes déjà très importantes engagées depuis 10 ans ? Si l’Agglo a d’abord usé de cet argument comme un chantage au remboursement pour faire pression sur les électeurs du référendum, elle a bien été obligée de se rendre à l’évidence en abandonnant cette piste dépourvue de bon sens. Sauf que l’argent a bel et bien été dépensé. Affaire à suivre…

Une fois encore, cette épisode « politico-trompeur » démontre la force de l’action collective et citoyenne. L’association de personnes unies dans la même direction et mutualisant ses compétences permet d’agir comme l’un des contre-pouvoirs les plus solides au sein de notre société. Preuve qu’il est possible de faire infléchir les décideurs et les remettre sur des chemins plus raisonnables. Mais la lutte ne semble jamais cesser car Rémy et Jo sont déjà repartis sur un nouveau combat, celui des emprunts toxiques de l’Agglo d’Alès. On lâche rien !

Pour plus d’infos et pour lire les gazettes : https://www.sainthilairedurable.net/

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Ensemble, se réapproprier son épargne !

260 ! C’est le nombre de clubs CIGALES qui couvrent le territoire français aujourd’hui. Après 34 ans d’expérience, ce mouvement d’épargne citoyenne et solidaire n’est pourtant pas toujours très bien connu. Pour faire court, les clubs CIGALES sont des groupes de personnes qui mettent leur épargne en commun, même une toute petite épargne, dans le but de financer un projet sur leur territoire qui leur tient à cœur collectivement. Lors d’une réunion d’information à Bordeaux, organisée par l’association régionale des CIGALES de Nouvelle-Aquitaine, nous avons pu connaître ce mouvement en détail. Allons voir de plus près… 

Ce que je peux, ce que je veux !

Au sein des CIGALES, pour Club d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire, chacun participe à l’épargne collective selon ses moyens et son envie. Les contributions vont de 10 à 50€ par mois, avec une moyenne de 30€ et un minimum de 7,5€.

En plus de choisir la somme, les 10 à 15 membres peuvent choisir de la fréquence de leur épargne par mois, trimestre, semestre ou année.

Ainsi, le club réunit 3000 à 5000€ par an. Cette somme est alors investie dans un projet choisi. Le projet bénéficie une seule fois de la somme. Une CIGALES, en tant que club d’investissement, a une limite d’investissements prévue par la loi. Elle ne peut pas engager plus de 5400€ dans un projet.

Chaque année la CIGALES trouve un nouveau projet pour lequel épargner. Il arrive que plusieurs CIGALES co-financent un même projet. Un projet a d’ailleurs pu bénéficier de 26 000€ grâce à la collaboration d’au moins cinq clubs.

Une épargne, pas un don !

La durée de vie d’une CIGALES, tel l’insecte, est relativement éphémère. Le groupe disparaît au bout de 5 ans, certains membres volent vers d’autres horizons, ou bien tous donnent vie à un nouveau club.

Cinq ans après l’apport financier donc, la CIGALES désinvestit. Cela signifie que l’argent lui est rendu, et qu’il est redistribué à chaque cigalière et cigalier, proportionnellement à son épargne initiale. Pour cela, une convention avait été signée entre le porteur de projet et la CIGALES épargnante pour fixer les règles dès le début.

Cependant, il ne faut pas oublier que l’épargne solidaire s’entent comme un capital-risque induisant que l’épargne engagée peut être récupérée, ou pas. L’accompagnement du porteur de projet prend alors tout son sens et peut permettre de diminuer le risque.

La CIGALES, c’est aussi une vie de groupe

Si les CIGALES sont des clubs d’investisseurs, on n’y parle pas uniquement argent. L’âme du groupe résonne aussi dans l’esprit de convivialité qui se crée en son sein. Les membres se retrouvent une fois par mois pour discuter de leur activité et de celle du projet qu’ils suivent. Tous ont alors plaisir à décrire cet espace de rencontre, d’échange, de transmission d’expérience et de compétences. En effet, si aucune compétence n’est requise pour intégrer un club, chacun possède en lui des compétences qu’il pourra partager. Beaucoup parlent également de la mixité du groupe. Toutes les générations et tous les profils se retrouvent dans ce mouvement. C’est une de ses forces.

En plus de cet esprit solidaire, les CIGALES témoignent d’une envie de participer à l’économie selon leurs propres choix, en étant eux-mêmes décisionnaires.  A la banque, on ne sait jamais vraiment comment est utilisé notre argent, la voie vers laquelle il est investi. Depuis son origine, le mouvement regroupe des personnes qui décident de donner un sens à leur épargne en le sortant des banques pour l’investir dans des projets pour lesquels ils trouvent un vrai sens. Ils savent exactement pour quel projet profite leur argent, ils ont choisi celui-ci et accompagne son évolution.

« C’est une gestion alternative de son épargne, c’est très riche et très créatif », Charlotte Niewiadowski de « Bicyclaire »

Le local avant tout

Les projets financés sont choisis librement par le club. Chaque CIGALES détermine collectivement et en toute autonomie les critères de sélection d’un projet, tant qu’il a un impact social, environnemental et/ou culturel sur son territoire. Dans ces critères, apparaît notamment le périmètre qui avoisine souvent 30kms.

Le temps de constituer un groupe d’épargnants solidaires, éventuellement de fixer quelques règles, de commencer à bien se connaître, et de constituer une épargne assez conséquente, il est fréquent que le premier choix de projet arrive au bout d’un an.

Le financement prend la forme, soit d’une entrée au capital pour une SARL, SA, SCOP, etc., soit d’un apport financier avec droit de reprise pour une association.

Bien plus que de l’argent pour le projet

Dans le groupe, un ou deux référents sont en contact direct avec le porteur de projet. Ce sont eux qui rapportent au collectif l’avancée du projet, ses réussites et ses difficultés, etc.

Effectivement, le porteur de projet ne reçoit pas uniquement d’une CIGALES un apport financier, il est accompagné au maximum dans sa création. Il profite d’un soutien moral, d’une écoute, de conseils, d’un nouveau réseau, et d’un apport logistique car les membres du club peuvent apporter leurs compétences en comptabilité, en gestion, etc. Il se sent alors soutenu et beaucoup moins seul.

« On a senti qu’on n’était plus deux, mais 42 », Cécile Sauthier du projet « Alizarine »

Une réelle relation de partage et de solidarité s’instaure entre l’ensemble des parties prenantes. Les CIGALES n’hésitent pas à partager leurs informations concernant d’autres pistes de financement qui pourraient aider les porteurs de projet.

Et ce groupe, ce collectif qui avance dans le même sens permet aussi de gagner plus facilement la confiance des banques pour des demandes de prêt, par exemple. C’est ce qu’il s’est passé pour l’EARL « Autour des Plantes ».

« L’aide des CIGALES dans notre capital social a rassuré les banques pour nous faire un prêt bancaire », Sylvain Quet du projet « Autour des Plantes »

Pour se faire connaître des cigalières et cigaliers, les porteurs de projet peuvent déposer leur dossier via le site des CIGALES de sa propre région, ou par le bouche-à-oreille en discutant avec des membres ou futurs membres de clubs.

34 ans, on disait…

En effet, l’Agence de Liaison pour le Développement de l’Économie Alternative (ALDEA) est née au début des années 1980. Dans un esprit militant, elle visait clairement à développer des pratiques permettant à chaque citoyen de gérer son épargne et par la même d’avoir un vrai poids dans l’économie, particulièrement sur son territoire. Le Club CIGALES est donc devenu un outil pour réaliser ce dessein.

Symboliquement, le premier club CIGALES naît le 14 juillet 1983 : la Cigale du Château d’Eau à Paris. Le développement d’un réseau de CIGALES est assez lent et le mouvement prendra réellement son essor en 1985 suite à un travail de développement soutenu.

Mais à la fin des années 1980, l’ALDEA et le mouvement des CIGALES se séparent. La Fédération nationale des CIGALES s’en suivra.

Le mouvement continue de se développer, étant descendu à 60 CIGALES en France au plus mal de son histoire, elle connaît aujourd’hui de meilleurs jours avec 260 clubs ! Afin de les fédérer et promouvoir le mouvement, un travail a été mené ces dernières années pour créer des association régionales de CIGALES.

 

Si redonner du sens à votre épargne, rencontrer des gens, accompagner un porteur de projet vous donne envie et vous intéresse, il vous suffit de transmettre vos coordonnées à une CIGALES ou à l’association de votre région. Vous serez ensuite invités à une réunion d’information, sésame pour une première approche du mouvement. Et contrairement à ce que dit la fable, CIGALES et fourmis peuvent collaborer pour un été chantant ! Alors chantons ensemble maintenant !

Pour en savoir plus : http://cigales.asso.fr/
http://www.cigalespoitoucharentes.org/

 

Kacalou, comme à la maison !

Accueillis auprès de la chaleur du poêle à bois sous les six petits degrés d’un mois de novembre corrézien, l’accueil ne pouvait pas être plus chaleureux. Un thé bien chaud et quelques discussions plus tard, nous imaginions déjà la mise en place d’une monnaie sociale révolutionnaire dans notre rapport au temps et à l’argent… Wowowow ! C’est quoi cette énergie dans ce lieu ?? En Occitan, Kacalou répond au doux sobriquet de noix, et cette « maison conviviale » portée par Corinne et Kim lui va à merveille !

Une programmation libre et participative

Au cœur de Beaulieu sur Dordogne, dans une petite rue reliant les deux places principales du village, à savoir la place de la mairie et la place du marché, Kacalou est ouvert tous les mercredis et les vendredis de 10h à 22h. Au programme ? Des concerts, des conférences, des ateliers divers, des spectacles, des rencontres, et des projections de films et de documentaires…

Nous, nous étions là pour la projection du film de Robert Coudray « J’demande pas la lune, juste quelques étoiles ». Une trentaine de personnes était réunie ce soir-là pour voir le film de ce poète ferrailleur qui a auto-réalisé son long-métrage en totale indépendance. Nos copains de Side Ways sont allés le rencontrer, allez jeter un œil à leur web série en cliquant ici !

Ce soir-là, nous rencontrions quelques bénévoles, et la chaleur humaine en plus de la chaleur du poêle nous faisait oublier les températures quasi hivernales. Avec Cyril, nous discutons des enfants non scolarisés faisant l’école à la maison, avec Thomas de l’émergence porteuse d’espoir de ce genre d’initiatives et de lieux, et les autres de Robert Coudray et ses incroyables constructions.

Comme à chaque soirée, la participation financière est libre. C’est une règle d’or ici, les artistes viennent jouer au chapeau. Les jus de pomme, la bière, le vin, et le café sont aussi à prix libre et conscient, laissant la possibilité aux personnes de payer ce qu’ils peuvent, et la responsabilité de payer un prix qu’ils estiment « juste » pour le spectacle auquel ils ont assisté, ou pour la boisson qu’ils ont bu.

« Ce qui me tient vraiment à cœur, c’est d’arriver à valoriser, et à laisser s’exprimer le talent de chacun » Corinne

Pour Kacalou, la participation libre est à double sens. Les spectateurs paient librement leur spectacle, et toute personne peut également venir proposer d’animer un spectacle ou un atelier, avec ses compétences. Pour Corinne, l’ancienne enseignante, laisser la place et la possibilité à chacun d’exprimer et de développer son talent ou ses envies est primordial ! De cette manière, parallèlement à une programmation culturelle riche et variée, récemment un jeune du village se lançant dans le Human Beatbox (faire de la musique en imitant des instruments uniquement avec sa bouche) a par exemple pu s’exercer en live le temps d’une soirée devant un public, et repartir avec le petit pécule laissé par les spectateurs.

Participation libre donc, mais aussi sur scène. Véritable essence de Kacalou à sa naissance et dans son fonctionnement, ce n’était pas une idée en l’air !

Attention, chantier en cours !

La participation libre s’étend même jusqu’au chantier de rénovation de la maison Kacalou. Acquise en 2014, la maison n’était franchement pas en capacité d’accueillir du public. Ni les murs ni la toiture n’étaient en état, abandonnés depuis une vingtaine d’années. Alors Kim s’est emparé du chantier, avec tous les volontaires désireux de voir s’ouvrir une maison conviviale au cœur de Beaulieu sur Dordogne. Les chantiers participatifs s’enchaînent, les dons de matériel et d’équipements dépassent les espérances jusqu’à permettre de rénover le rez-de-chaussée pour y accueillir le bar, ainsi qu’une grande salle pour les spectacles ou les réunions.

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Mais la maison compte encore deux étages supplémentaires. En cours de rénovation déjà bien avancée, le premier étage accueillera un restaurant associatif, tandis que le deuxième aménagé en mezzanine se profile plus comme un atelier afin de stocker les matériaux et outils utiles à la rénovation du lieu et à ses travaux courants.

A cet égard, la maison Kacalou incarne à merveille l’immense champ des possibles, en comptant uniquement sur la solidarité de ses membres, et des habitants d’un territoire désireux d’y trouver un coin chaud, chaleureux, et participatif… à l’image d’une coquille de noix, quoi !

En route pour une nouvelle gouvernance…

Le weekend précédant notre venue, dix membres actifs de Kacalou, et désireux de le rester, avaient participé à un séminaire dont l’objectif était de mettre en place un nouveau système de gouvernance, afin de mieux se répartir les tâches et les rôles entre tous les bénévoles. Corinne et Kim étaient à l’initiative de cette maison conviviale, et en étaient les bénévoles les plus investis. La majeure partie des décisions était donc prise par eux, et les responsabilités assumées par eux. Seulement, cette organisation ne correspondait pas du tout à leur idéal de gouvernance pour un lieu comme celui-ci. Durant ce séminaire, ils ont alors opté pour l’holacratie… L’hola quoi ?

L’holacratie est un système d’organisation de la gouvernance permettant la pleine valorisation de l’intelligence collective, des potentiels et des capacités de chacun, de stimuler la motivation de tous à prendre part au projet et d’y apporter sa contribution. C’est la complémentarité des savoirs, des compétences et des initiatives qui s’occupera de faire lien, et de tirer l’organisation vers le haut.

Assez parlé. Concrètement, l’organisme est structuré en cercles inter dépendants et auto organisés. A Kacalou, nous retrouvons un cercle Animation, un cercle Communication, un cercle Argent, un cercle Humain, un cercle Maison, et un cercle Réseau. Chaque cercle s’occupera donc de son domaine de compétences, et en aura la pleine responsabilité. Chaque cercle décide de la cadence de ses réunions, et de leur fonctionnement. De cette manière, les personnes investies disposent d’une vision claire de leur champ d’action, tout en ayant une grande liberté en son sein. Pour l’exemple de Kacalou, une réunion de gouvernance se tient chaque semaine afin de centraliser les infos et les avancées de chaque cercle, les mettre en lien, et les accorder. Tous les membres des différents cercles participent à cette réunion.

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Kacalou en est pour l’heure à la phase de test de ce type d’organisation. Elle le modèlera certainement à sa sauce, l’adaptera selon ses envies, mais c’est aussi une manière pour les membres qui y participent d’apprendre à travailler en groupe autrement, en permettant à tous à la fois de s’exprimer librement, et à la fois de compter et de s’appuyer sur ses partenaires.

De Kacalou, nous retiendrons la chaleur du poêle, la convivialité de ses membres, le charme de la bâtisse, l’inventivité et l’envie d’une gouvernance la plus riche possible, mais nous retiendrons également cette phrase de Foiz lors d’une discussion en réunion de gouvernance sur la fermeture, ou non, de Kacalou le temps de l’hiver : « Je ne veux pas que Kacalou ferme, alors je serai là. » Ce sont précisément ce genre d’idées et de phrases qui donnent une force aux projets que nous vous donnons à voir, qui les font vivre, et qui nous donnent un espoir immense dans nos capacités à nous rassembler.

[Point de vue] Coopérative des Tiers-Lieux : Interview de Chloé Rivolet.

Le hasard de nos recherches et de notre parcours nous a fait croiser la route de La Coopérative des Tiers-Lieux, une coopérative de mise en lien, d’accompagnement, et de promotion (entre autres !) des Tiers-Lieux en Nouvelle Aquitaine. Nous en avons profité pour aborder des questions qui nous taraudent et nous intéressent avec Chloé Rivolet.

C’est pas des idées en l’air : En 2011, qu’est-ce qui a motivé la création de la Coopérative des Tiers-Lieux ? C’est le fruit d’une rencontre ?

Chloé : Exactement ! En fait, c’était Lucile qui a créé L’Arrêt Minute à Pomerol, village de 800 habitants. Elle était graphiste indépendante avec une petite fille en bas âge, elle en avait un petit peu marre de bosser toute seule dans sa cuisine et de ne jamais couper entre sa vie de maman et sa vie de graphiste. Du coup, elle a décidé de louer un local à Pomerol, en le partageant avec quelques professionnels qu’elle connaissait et qui avaient la même problématique qu’elle. Et puis rapidement elle s’est dit « mais en fait, c’est du coworking (espace de travail partagé) ce que je fais » puisqu’à l’époque le concept venait tout juste d’arriver en France. Donc elle a commencé à faire un petit peu de relais locaux par la presse pour parler de son local. Et puis par ce biais-là, y a la Délégation Numérique de la Région qui l’a repéré, qui s’intéressait au télétravail et qui s’est dit « ah bin les espaces de coworking c’est formidable pour développer le télétravail dans les territoires ».
Donc la Région est allée frapper à la porte de Lucile et l’a mise en relation avec Marie-Laure, l’autre larrone de la Coop des Tiers-Lieux, qui elle, était en train de bosser sur une étude de faisabilité d’un espace de coworking à Bordeaux. C’étaient un peu les deux seules à parler de coworking à ce moment-là en fait, en 2010. Et petit à petit, dans les mois qui ont suivi, elles ont développé avec la Région un programme de sensibilisation et d’essaimage aux nouveaux modes de travail par le biais du coworking sur toute la région ex Aquitaine. Au départ elles ont porté un programme d’essaimage via la structure Arrêt Minute qui était une structure associative et elles sont allées rencontrer tout un tas d’acteurs dans la Région qui s’intéressaient au télétravail ou qui souhaitaient monter un espace de coworking, sachant que elles, elles en avaient déjà fait. Donc elles ont utilisé leurs expériences pour faciliter d’autres projets et faire gagner du temps aux porteurs de projet. Du coup, au bout de deux ans, il y a de plus en plus de lieux qui ont commencé à se monter, il y avait de plus en plus d’acteurs impliqués dans cette structure, qui en n’était pas une en fait, elle n’avait pas vraiment de forme juridique. Donc en 2013, avec les acteurs présents, elles ont décidé de monter une association de préfiguration d’une SCIC (Société Coopérative d’Interêt Collectif). C’est comme ça qu’en 2016, on est devenu une SCIC avec des partenaires différents qu’on a rencontré au fil des années.
Pour donner un chiffre en 2011, il y avait deux Tiers-Lieu en Aquitaine et aujourd’hui on est à 200. Ça montre un peu l’étendu du sujet sur la Région.

Et je précise que tout ça est facilité par l’institution régionale, puisque de par cette rencontre en 2010, ils ont décidé de créer un appel à manifestation d’intérêt qui vise à soutenir le développement des Tiers-Lieux et cette politique publique ils l’ont écrite à partir du modèle de L’Arrêt Minute, avec Lucile et Marie-Laure qui leur ont fait des préconisations, parce qu’elles savaient les besoins des porteurs de projet. Donc il y a une vraie collaboration qui existe entre la Région et nous depuis 7 ans sur le sujet.

Depuis 2011, après six ans d’activité, quelle serait votre plus belle réussite ?

Chloé : Woaw ! Pas facile !

Des projets plus fous que d’autres, plus entraînants que d’autres et desquels vous êtes ressorties plus contentes ou plus fières…
Chloé : Bin pas spécialement en fait, parce qu’ils sont tous uniques, parce que c’est des projets de territoire donc ils ont tous leur petit truc qui fait qu’ils sont au bon moment, au bon endroit, dans ce territoire-là. Après je vous cache pas qu’on aime particulièrement travailler sur des projets en milieu rural parce qu’on voit qu’il y a vraiment des enjeux bien plus larges que ce qui peut se passer en milieu urbain en général.
Mais je pense que la belle réussite à nos yeux c’est justement ce maillage territorial qui est assez conséquent, par rapport à d’autres régions notamment. Mais avec la réserve de se dire que c’est bien beau, c’est fait, mais maintenant l’enjeu des années à venir c’est « comment on fait pour pérenniser tous ces lieux qui ont émergé, surtout dans les trois ou quatre dernières années ». Donc c’est à demie teinte, c’est une belle réussite pour nous, mais on sait qu’il y a encore beaucoup d’efforts à fournir.

Ca donne de belles perspectives à l’avenir…

Chloé : Exactement ! Mais il faut rester hyper vigilants, c’est des modèles souvent fragiles. Sur les 200 Tiers-Lieux, il y a près de la moitié qui ont obtenu une subvention de la Région, mais qui court seulement sur deux ans. Donc pendant les deux premières années c’est assez confortable, mais après qu’est-ce qu’on fait pour dégager un modèle économique qui ne repose pas uniquement sur des fonds publics ? Surtout quand on est une association et qu’il y a une grosse part de bénévolat. Il y a 50 % des lieux qui recrutent une personne, pas forcément en temps plein, mais il y a au moins un facilitateur recruté dans la moitié des tiers-lieux, donc il faut continuer à faire vivre ces gens-là aussi. Donc il y a de vrais enjeux économiques derrière, et du coup sociaux par la force des choses.

C’est une question qui a l’air simple en apparence, mais est-ce que tu peux nous donner ta définition du Tiers-Lieu ?
Chloé : Oui (rires) ! Oui et non, mais je vais vous donner ma définition des Tiers-Lieux. J’aime bien parler de feuille blanche, parce que c’est un espace dans lequel on peut être soi-même, on peut proposer ce qu’on souhaite. On a tendance à dire que ce sont des lieux qui favorisent l’éclosion des idées, et ça c’est vraiment l’ADN du Tiers-Lieu. C’est-à-dire que c’est ni un lieu public, ni un lieu privé, donc on est tout le temps en train de marcher sur la corde sensible. Et c’est cette ambivalence-là qui fait aussi Tiers-Lieu et qui rend le sujet super intéressant, et qui fait que n’importe qui peut se sentir à l’aise pour proposer ce qu’il souhaite faire dans le Tiers-Lieu. Pour moi, c’est un lieu ouvert à tous, ça c’est clair ! On essaie vraiment de pousser les porteurs de projet à aller dans cette direction-là, à ne pas forcément thématiser les lieux. Parce qu’il y a pas mal de lieux dans Bordeaux surtout (ou en milieu urbain de manière générale) qui se donnent une teinte, mais on ne pense pas que ce soit forcément pertinent parce que le Tiers-Lieu c’est aussi un lieu dans lequel on rencontre des gens qu’on aurait jamais rencontré ailleurs. Et on en a à la pelle des exemples comme ça. On est libre de proposer de faire des choses pour ce lieu-là, et forcément ça finit par nourrir nos propres projets professionnels et personnels.

C’est très conceptuel, ça peut paraitre super flou quand j’en parle, mais on a des formes qui reviennent souvent, comme l’espace de coworking que beaucoup connaissent, on a aussi le fablab, on a la boutique partagée, on a le café associatif, on a l’atelier, et ce qui fait Tiers-Lieu pour moi aussi c’est justement l’hybridation de toutes ces activités dans un même lieu. A CéLA par exemple, on peut autant venir travailler, que boire un café, participer à un vide dressing ou à une conférence sur l’intelligence collective ! C’est foisonnant ce qu’il se passe dans ces lieux-là ! Et souvent ça relocalise aussi une activité économique et sociale, sur des territoires qui sont parfois en perte de dynamique justement, notamment en milieu rural.
On parle souvent de l’émergence des Tiers-Lieux comme d’un phénomène nouveau, mais est-ce que  dans l’action ça n’existait pas déjà avant, sans qu’on y ait mis le nom de Tiers-Lieux, comme les coopératives d’artisans qui s’organisent au milieu du 19ème siècle et dans lesquelles différents corps de métiers artisans mutualisent leurs moyens, ou encore les cercles des travailleurs du 19ème qui fonctionnaient comme la partie bar des Tiers-Lieux aujourd’hui ?
Chloé : Tout à fait ! Il y en a plein plein d’exemples ! C’est Paul, le fondateur de La Cantine à Paris, le premier espace de coworking en France en 2008, qui avait écrit un article sur ça justement, sur le concept de Tiers-Lieu et sur le fait que ça existait déjà bien avant qu’ Oldenburg ne le théorise. Il faisait le parallèle avec le concept de la place vide du village en fait. Moi je suis originaire d’un petit village en Bretagne, et c’est vrai qu’à 14 ans dans un petit village comme ça, t’as pas de lieux pour te retrouver, et du coup on avait tendance à tous se retrouver dans le jardin derrière l’église. C’est con, mais on a tous socialement à un moment donné, dans notre vie, vécu ce phénomène de la place vide où on va parce qu’on ne sait pas où aller ailleurs, mais en même temps on sait qu’à cet endroit-là on va forcément trouver des gens avec qui on va pouvoir échanger et faire des choses. Donc on peut carrément dire que ça existe depuis la nuit des temps, c’est le cas dans les bibliothèques aussi. Ou Central Park à New York qui, au départ, avait été prévu et conçu comme un lieu de détente et puis on se rend compte qu’il y a des gens qui viennent y faire tout un tas d’autres activités, et même travailler au calme, au vert, avec son ordinateur ou sa feuille et son crayon. Donc voilà, bien sûr que oui les Tiers-Lieux existaient bien avant que le mot commence à devenir connu. Mais c’est intéressant que la société s’intéresse à ce mot et à ce qu’il y a derrière, notamment les pouvoirs publics. Après sur le grand public de manière générale, ça reste un mot très méconnu quand on sort un peu de la sphère ESS (Economie Sociale et Solidaire) notamment.

Vous avez une cartographie sur le site de la coopérative où sont recensés un grand nombre de Tiers-Lieux essentiellement en Nouvelle Aquitaine, est-ce que tu peux nous dire comment sont sélectionnés ces Tiers-Lieux ?

Chloé : On travaille avec la Région sur le recensement des Tiers-Lieux, et en particulier sur cette carte. Et en fait la Région a une grille de lecture qui lui appartient, qui entend cinq critères qui font Tiers-Lieux. Pour elle ce sont :
⁃ des lieux ouverts à tous ;
⁃ des lieux flexibles à la fois dans l’offre des services que dans la possibilité de quitter le Tiers-Lieux quand on en a envie, on ne s’engage pas sur deux ans ou dans un 3-6-9 pour y rentrer, on peut venir et sortir comme on veut ;
⁃ des lieux accessibles à la fois aux personnes à mobilité réduite, et aussi en termes de prix ;
⁃ des lieux qui bénéficient d’un accueil humain, et d’une gouvernance partagée ;
⁃ et la Région ajoute un cinquième critère qui est le numérique, pour la simple et bonne raison que le dispositif d’aide de la région est porté par la Délégation Numérique de la région Nouvelle Aquitaine.
Nous on ne place pas le numérique comme un critère à part entière, on est largement persuadés qu’on peut faire Tiers-Lieu sans avoir d’outil numérique mais on est assez d’accord avec l’ensemble de ces critères, et voilà pour nous ce qui fait Tiers-Lieu. Mais on est souvent sollicitées par les pépinières ou les hôtels d’entreprises, et pour nous c’est totalement hors champ parce que c’est simplement de la colocation d’entreprises, et il n’y a justement pas du tout cette notion de gouvernance partagée et d’implication des coworkers dans le collectif et la gestion du lieu.
Mais par contre, là où ne travaille pas encore la Région mais nous oui, c’est sur le Tiers-Lieu agricole, par exemple. Si on prend le Manifeste des Tiers-Lieux qui a été rédigé par un collectif passionné par le sujet depuis déjà une dizaine d’années, et si on regarde les critères qui font Tiers-Lieux selon eux, et qu’on le transpose au milieu agricole, on se rend compte qu’on est carrément dans les Tiers-Lieux dans certains projets agricoles ! Simplement au lieu de mutualiser un bureau, une connexion internet, et du café, on partage des terres, on mutualise des outils, on transmet à son voisin les dernières découvertes sur l’agriculture biologique ou l’agroforesterie, par exemple, on fait des liens avec tout un tas d’autres acteurs sur le territoire, que ce soient des restaurateurs, une conserverie, etc. Il y a des projets en Nouvelle Aquitaine qui partent de l’agriculture, mais qui font carrément Tiers-Lieu d’après nous ! Donc on est en train de travailler encore une fois par le biais de la Région sur la manière de modéliser le Tiers-Lieu agricole à partir d’un exemple qui existe dans les Landes et qu’on a bien kiffé, Benico ! Donc c’est une recherche-action à partir de leur modèle pour essayer de montrer à d’autres acteurs que le Tiers-Lieu ne s’arrête pas seulement au tertiaire et à l’artisanat, mais que ça peut aussi aller jusqu’à l’agricole !
C’est parfaitement en lien avec la question suivante : quand Ray Oldenburg a commencé à parler de « Third place », il l’entendait comme un lieu convivial qui n’est ni le travail ni le domicile, aujourd’hui l’aspect co-working tend à prendre une place de plus en plus importante dans le concept de Tiers-Lieu, mais est-ce qu’on peut trouver un Tiers-Lieu qui n’aurait pas de partie coworking, et lui attribuer cette qualification ? 
Chloé : Pour moi tout à fait !


Sous-entendu, avec cette définition des Tiers-Lieux, est-ce qu’on pourrait y inclure un bar associatif, une friche culturelle, ou un jardin partagé ?

Chloé : Pour moi oui ! A partir du moment où on peut travailler, mais dans le sens mener une activité ou un projet, à partir de ce moment-là c’est un Tiers-Lieu, dans le sens où on vient travailler sur un projet collectif et qu’on a aussi la possibilité de développer notre projet individuel. Pour moi c’est ce qui ferait Tiers-Lieu, mais encore une fois ça n’engage que moi, mais cette possibilité d’apporter cette pierre à l’édifice sur un projet commun, partager un commun, mais en même temps s’en servir pour alimenter son projet perso, et vice-versa ! C’est cette manière de nourrir deux projets en parallèle qui me semble intéressante dans les Tiers-Lieux…

Ce qui nous a amené à nous poser cette question, c’est votre cartographie, où on retrouve une majorité d’espaces coworking ou de fablab, mais pas, ou peu, de bar asso, ou de jardins partagés… 
Chloé : Alors oui ce que je n’ai pas dit sur la Région, c’est qu’au-delà de leurs cinq critères, ils ne reconnaissent comme Tiers-Lieux uniquement les coworking, ateliers, et fablab pour être éligible à l’AMI (Fonds d’aide de la Région Nouvelle Aquitaine). Et cette carte est faite à partir d’un travail avec la Région. En même temps, c’est vrai aussi qu’au départ, nous on est né via l’angle coworking qu’on a rapidement élargi, et on s’est rapidement penché sur la notion de Tiers-Lieu. Et au fil du temps, on détecte de plus en plus de projets hybrides, comme « Le Temps de vivre » qui est un café-librairie-coworking ! Pour moi ça c’est un Tiers-Lieu à part entière.
Nous dans la définition qu’on s’est imaginé c’était plus l’esprit de ce que tu disais tout à l’heure, une place vide. Et donc un endroit un peu sous n’importe quelle forme, mais où l’on puisse se retrouver, et y faire des choses. C’est pour ça que pour nous un café asso ou un jardin partagé ont leur place là-dedans aussi, parce que c’est un lieu tiers, dans l’espace public. Mais c’est un concept très large, qui mène à beaucoup de réflexions…
Chloé : Et tentaculaire ! Alors on se pose la question tous les jours hein !

Comment est-ce qu’on peut parler des Tiers-Lieux au plus grand nombre ? Dans le sens, comment rassembler du monde autour du concept ?

Alors c’est peut-être ma formation en communication qui va me faire faire une déformation professionnelle, mais ça dépend des objectifs ou des cibles que t’as. Disons que d’après moi par exemple, l’angle télétravail parle beaucoup aux gens que j’ai en face de moi. Ca leur permet de s’emparer du sujet et de se projeter dans leur utilisation personnelle. Mes parents par exemple, je leur explique : « Si demain votre patron vous autorise à télétravailler, vous pourriez le faire dans un Tiers-Lieu parce que ça vous permettrait de faire des rencontres etc etc ! »
Après le fait que, dans les Tiers-Lieux, il y ait des activités grand public ça facilite la compréhension du Tiers-Lieu pour le plus grand nombre. Donc on pourrait peut-être dire que c’est un lieu dans lequel on peut venir à la fois travailler sur son projet perso, on peut venir apporter des connaissances, on peut venir en chercher, on peut venir participer à des ateliers, on peut venir participer à une exposition, un concert… J’insiste sur le côté ouvert de ces lieux en fait. N’importe qui peut passer la porte, et ce n’est ni un lieu public ni un lieu complètement privé et c’est un projet collectif. Mais on peut tout à fait passer la porte d’un Tiers-Lieu une seule fois dans sa vie ou décider de passer cinq ans sur ce projet pour y contribuer ! Voilà je pense que l’angle animation parle au grand public parce que c’est une porte d’entrée qui lui montre qu’il peut y trouver quelque chose qui lui correspondra, à un moment donné, et que s’il ne trouve pas quelque chose qui lui correspond dans un Tiers-Lieu, il peut la proposer justement !
Mais j’aurai tendance à dire aux gens « il n’y a qu’en poussant la porte d’un Tiers-Lieu(x) que vous comprendrez ce que c’est. »

Pour plus d’infos sur la Coopérative des Tiers-Lieux : https://coop.tierslieux.net/

 

Interview : CéLA, le laboratoire d’initiatives locales.

Bastien, unique salarié, facilitateur du Tiers-Lieux, nous raconte la vie de CéLA. Il nous parle de Tiers-Lieux, d’équipe, de yoga, de coworking, de gouvernance, et même un peu du président !

C’est pas des idées en l’air : CéLA, est-ce qu’on peut dire que c’est l’histoire de deux potes qui avaient un rêve ?

Bastien : Oui, c’est deux personnes qui se rencontrent et qui discutent. Fred avait envie de monter une association, il avait envie de créer un truc et moi j’avais envie de faire des choses plutôt axées vers tout ce qui est recyclage, ateliers, etc. Du coup on s’est dit on se voit une fois par semaine pendant deux heures et puis, y’a un troisième larron qui nous a rejoint, Richard.  L’idée c’était de créer une sorte de collectif ouvert, autour de ces valeurs-là : écologie, transmission de savoirs, rassemblement du milieu associatif, coopération, etc. On a fait une petite vidéo qu’on a mis sur YouTube, et Facebook. On s’est dit on va faire avec les gens qui sont là et on a eu je crois 47 personnes. On était hyper impressionnés !

Donc on avait fait une petite présentation et finalement ce qu’on avait dit c’est que nous on propose une idée et c’était aux gens qui étaient là de s’investir dans l’idée. C’est vraiment le concept du Tiers-Lieux, c’est que tu y trouves ce que tu vas y apporter. Y’a des groupes qui se sont créés spontanément, les gens ont pris des papiers, « bon bin ok moi je veux faire ça, je veux faire du jardin, je veux faire ci », on a mis tout ça sur la table, et les gens se sont inscrits avec leurs adresses mail. Y’a des référents qui se sont mis sur chaque groupe pour rassembler les infos, envoyer un premier mail, et puis c’est parti comme ça. Tous les mercredis on faisait une réunion, je pense que ça a vraiment fait partie du succès de l’asso, on disait ce qu’il s’était passé dans la semaine et on regardait ce qui allait se passer la semaine d’après. Et ça a été vraiment un truc hyper intéressant la réunion du mercredi parce que t’avais des nouveaux qui venaient se greffer, qui venaient chercher des infos.

Pour toi, un Tiers-Lieux c’est quoi ?

Bastien : Derrière un Tiers-lieux je mets d’abord un espace de vie sociale. C’est un endroit où on vient rencontrer des gens qu’on n’a pas forcément vocation à rencontrer. C’est un endroit où on peut venir travailler aussi, que ce soit pour des projets privés, des projets de création d’entreprise ou même parfois de passion, ça permet à des gens de pouvoir avoir un espace pour travailler tranquille. Dans le concept des Tiers-Lieux je mets quand même le côté social devant, parce que je trouve que c’est vraiment intéressant d’avoir ces lieux-là. Avant c’était plus le bar du village qui avait ce job-là dans les relations sociales en fait, avant de rentrer à la maison dans son bled on allait boire un coup au café, on rencontrait le journaliste du coin, le patron du bar, le maire, le plombier… Et du coup pour moi le Tiers-Lieux c’est ce lien-là qui se re crée à nouveau. Après la question des Tiers-lieux c’est aussi tout le numérique, c’est vachement important d’accompagner les gens vers le numérique.

Du coup ce serait quoi la particularité de CéLA ?

Bastien : C’est un Tiers-Lieux hybride. C’est pas juste un café associatif, c’est pas juste un espace de coworking, c’est pas juste un jardin, ça mixe tout plein d’équipements et c’est pour ça que derrière Tiers-Lieux on met un « x » parce que c’est plusieurs lieux en un.

Après la spécificité de CéLA c’est l’action citoyenne. En fait si y’avait qu’un seul mot à retenir c’est « faire », nous on est là pour faire, pas pour démontrer que c’est nous qui avons raison, mais on est là pour faire, montrer que ce qu’on fait c’est pas mal ou ça peut être utile.

Pour nous, Tiers-Lieux ça veut aussi dire circuit-court et partenariats, est-ce que ça résonne chez CéLA ?

Bastien : Oui oui complètement. Nous c’est vraiment ça, on veut pas que CéLA ça devienne un truc gigantesque en dehors de Bergerac. Nous on veut développer le local, développer avec nos adhérents. C’est ce qui se fait déjà !

Un des gros chantiers qu’on va mettre en œuvre là, c’est rassembler d’autres associations avec nous en fait. Pas forcément créer un truc, mais pour qu’on puisse se rencontrer, même si c’est qu’une fois par trimestre, mais au moins voir ce qu’on peut faire ensemble, voir s’il y a possibilité de coopérer, que ce soit sur des actions, ou du fonctionnement interne, ou s’échanger des services, …

Tu peux nous expliquer ce qu’il se passe à CéLA ?

Bastien : Alors il y a plein de trucs ! La grosse activité c’est la ressourcerie. Après y’a des cours de yoga, y’a des réunions de groupe, y’a le jardin, y’a des thérapeutes qui sont venus, des expos de tableaux, on a fait un petit concert aussi et on aimerait en faire d’autres. Y’a la bibliothèque aussi, y’a le café… L’activité du lieu, c’est un laboratoire. Là on va lancer le Repair Café en novembre, on essaie de lancer des chantiers et de faire venir les gens.

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Pour la petite histoire, tu peux nous dire ce qu’était ce lieu avant ?

Bastien : Juste avant nous c’était des pompes funèbres. Donc on a redonné de la vie dans un lieu de morts…

Vous êtes ouverts depuis six mois maintenant, et l’association existe depuis près de deux ans, c’était le temps à prendre pour trouver le local ?

Bastien : Si tu veux en décembre 2015, on venait de se constituer, donc au départ on cherchait pas vraiment un lieu. Après quand on a vu qu’on était assez nombreux, on avait envie d’un café donc on en a fait un chez un privé, et on avait un poney club qui était à côté donc on faisait un peu des trucs avec eux. Mais je dirais qu’on a commencé à chercher activement un lieu à partir du moment où on est rentré dans une phase d’incubation avec la Coopérative des Tiers-Lieux. En fait, on a participé à un Petit Ramdam et là j’ai rencontré les filles de la Coopérative des Tiers-Lieux qui nous ont dit « Bin alors CéLA, il reste 48h pour postuler pour faire partie de l’incubateur ! ». Donc en gros c’est une formation qui dure pendant un an où t’es accompagné par la Coopérative des Tiers-Lieux, c’est gratuit et ils te coachent pour créer ton Tiers-Lieux. Et donc avec Fred on est rentré, on a fait ça un peu vite fait, on s’est bien marré, on a rempli le tableau et on l’a renvoyé. Y’avait une bonne vingtaine de projets qui avaient postulé et ils en ont retenu 4, dont nous. Donc on est tout de suite rentré dans cet incubateur, on est allé à Bordeaux en formation, et on a balayé tout un cursus de formation autour des Tiers-Lieux, mais ça allait vraiment du budget, du Tiers-Lieux en lui-même, de l’animation d’un Tiers-Lieux, de la communication, enfin c’était vraiment un truc hyper large, on a visité des Tiers-Lieux, c’était vraiment chouette. On a été mis en relation avec la Région qui est vachement au fait sur ces questions-là et c’est là qu’on a commencé à remplir le dossier de subvention, qui nous a permis de chercher, puis de trouver ce local.

Et si on parle argent, vous tournez sur des fonds propres, ou vous avez des aides des collectivités ?

Bastien : Là typiquement c’est la Région qui nous aide. On rentre pas suffisamment de chiffre d’affaires. Même si depuis la rentrée on monte doucement. On a ouvert au mois de mai, on a commencé gentiment et là ça va mieux. On s’est donné trois ans pour atteindre un certain équilibre. En tout cas on s’est donné comme objectif d’être à 70-80% de fonds propres pour n’avoir plus que 20 ou 30% de fonds publics. Après dans les faits, c’est jamais figé. Ce serait parfait de se dire que tous les ans on est à 20% de fonds publics. Mais dans la réalité économique des Tiers-Lieux, ce n’est pas comme ça que ça se passe. De manière générale, c’est plutôt une stabilité économique sur un an, un an et demi, puis on passe en mode projet pour développer un projet, donc on a besoin d’argent et sur un an ou un an et demi on va avoir une partie des fonds publics qui vont augmenter. Donc c’est plus être autonome économiquement. C’est-à-dire toutes les décisions qu’on prend, c’est nous qui les prenons. C’est pas on est à 60% de fonds publics tout le temps, et du coup les décisions c’est plus nous qui les prenons, mais parce qu’il y a une collectivité territoriale qui nous dit faut faire ci, faut faire ça, sinon vous avez pas de sous ! Donc nous on base notre modèle économique là-dessus. Maintenant on a 3000 euros de charge donc ça veut dire qu’il faut faire rentrer minimum 3000-3500 par mois. Là par exemple au mois d’octobre, on est plutôt à 1500-1600… Ce qui est pas si mal après six mois d’ouverture ! C’est plutôt encourageant !

La première fois qu’on a vu Fred, le Président, il avait un chapeau haut de forme en plastique bleu, une veste de costard trop grande, une cravate à rayures, un pantalon treillis, et des baskets de running. Tu peux nous dire deux mots sur le phénomène qu’a l’air d’être le bonhomme ?

Bastien : (rires) Fred c’est un créatif, c’est lui qui a trouvé le nom CéLA, lui dans sa tête tu lui donnes une idée et il t’a déjà fait tout le truc. Tout est prêt pour ouvrir ! C’est quelqu’un qui est hyper vif d’esprit et c’est son trip d’être comme ça, faire une grande famille. C’est un genre de papa. Il a ce côté vachement rassembleur !

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Ca donne l’impression que vous êtes très complémentaires dans votre binôme…

Bastien : Ah oui oui on est hyper complémentaires, ça c’est sûr ! Fred il est hyper volontaire, donc c’est clair que c’est cool de bosser avec lui, il sait motiver les gens. Après y’a Richard aussi que vous avez pas beaucoup vu, mais qui est super aussi. Richard il est dans l’action, il s’occupe de la communication et des fois il fait des trucs un peu chelou mais c’est pas grave, parce que comme on dit « on fait les choses sérieusement sans se prendre au sérieux ». On a une bonne équipe oui ! Il y a aussi Elisabeth, Sarah, Léo, il y a plein de personnes vachement présentes mais c’est vrai que la petite flamme de folie Fred, il est là pour ça !

Mais vous n’êtes pas que deux ou trois, avec 130 adhérents, comment s’organisent la répartition des tâches et des prises de décision ?

Bastien : Aujourd’hui, y’a le Conseil d’administration de 7 personnes, c’est vraiment le côté de l’administration. Après on déborde beaucoup de ces questionnements dans les réunions du mercredi avec les adhérents. Dans les réunions du mercredi on aborde les questions de fond de l’association, on se questionne, surtout on essaie de faire des choses en collectif. Mais on s’aperçoit que prendre une décision en collectif c’est pas quelque chose qui se décrète et y’a encore beaucoup de gens qui ont tendance à penser qu’il faut faire du collectif. Moi je suis bien d’accord avec ça mais y’a une différence entre faire du collectif, et que ça fonctionne. Faut trouver des fonctionnements, des méthodes, des trucs comme ça. On a essayé.

On a essayé une fois la méthode de l’Holacratie. Donc c’est une forme de réunion, de structuration, qui permet à tout le monde de parler et d’échanger et à la fin on prend une décision. C’est un concept qui est extrêmement lent à mettre en place, c’est certainement utile mais en tout cas on l’a fait une fois, on a failli se taper dessus. Tu vois on marque laboratoire sur la devanture parce que c’est vraiment un laboratoire, on a fait plein d’essais pour prendre une décision en collectif. Au sein d’un Conseil administration c’est relativement simple entre guillemets, parce qu’on arrive à se questionner et à répondre et à un moment on arrive à se mettre d’accord. Quand t’es dans un cercle qui s’élargit de plus en plus, c’est vachement moins facile. Après je pense qu’on a vraiment beaucoup de travail à faire par rapport à ça. Donc on a une vraie réflexion sur la gouvernance à faire. Et après c’est la vie d’un groupe, c’est ça qui est chouette aussi.

Quelle est votre plus belle réussite jusqu’ici ?

Bastien : Je sais pas si c’est de la fierté mais on est contents d’avoir fait ce projet oui ! Contents de s’être rencontrés, et ce qui est génial ici, c’est que les retours que les gens nous font, c’est qu’il y a plein d’assos sur Bergerac où tu viens, tu fais ton petit atelier, et puis finalement tu rencontres jamais les gens ! Et souvent à CéLA on nous dit « C’est cool parce que je rencontre du monde ». Donc si on a une fierté, c’est de se dire qu’on a réussi au moins ça, à faire se rencontrer des gens qui au départ à priori n’avaient pas à se rencontrer.

C’est la définition du Tiers-Lieux que tu nous a donné tout à l’heure… Mission accomplie !

Bastien : C’est ça ! Exactement !  Et qu’ils fassent des choses ensemble ! Parce que c’est vrai qu’on s’est tous dit un jour « on pourrait faire ci, on pourrait faire ça, j’ai une super idée » ok, mais l’idée elle reste toujours au stade de l’idée parce que t’es tout seul, parce que t’as pas la confiance en toi, alors que quand tu fais partie d’un groupe comme à CéLA tu vas pouvoir parler de cette idée-là, et tu vas tout de suite avoir du monde qui va être là, qui va venir t’aider !

On peut dire que ça ne reste pas des idées en l’air… (rires)

Bastien : Voilà ! Ca reste pas des idées en l’air ! Je préfère que collectivement on ait le regret de s’être planté, plutôt que le regret de ne pas l’avoir fait !

 

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